Le Solitaire est l'un des jeux les plus joués de l'histoire humaine. Son parcours s'étend sur plus de deux siècles — des tables de cartes européennes manuscrites à Microsoft Windows jusqu'au smartphone dans votre poche. En chemin, il a été un rituel de divination, un passe-temps de salon victorien, un outil d'apprentissage de la souris d'ordinateur et une discrète habitude quotidienne pour des centaines de millions de personnes. Voici l'histoire étonnamment riche de la façon dont un simple jeu de cartes a conquis le monde — et à quel point ce que “tout le monde sait” à son sujet relève en réalité de la légende.
Solitaire ou Patience ? L'histoire de deux noms
Avant l'histoire, un mot sur le mot. La même famille de jeux de cartes pour un seul joueur porte deux noms principaux, et cette distinction survit aujourd'hui. En français, le jeu s'appelait réussite ou patience, tandis que le terme solitaire— du latin solitarius, “seul” — désignait à l'origine le jeu de plateau à pions que l'on appelle aujourd'hui le Solitaire (jeu de pions). Au cours du 19e siècle, les Nord-Américains ont adopté “Solitaire” pour les jeux de cartes également, tandis que la Grande-Bretagne et une grande partie de l'Europe ont conservé “Patience.”
Les germanophones, quant à eux, appelaient ce passe-temps Patience ou Geduldspiel — littéralement un “jeu de patience.” Cette appellation est un indice précieux : elle présente le jeu non pas comme un pari, mais comme un test contemplatif de persévérance, exactement la façon dont les premières sources écrites le traitent. Si vous aimez retracer l'origine de termes comme tableau, fondation ou talon, notre glossaire du Solitaire rassemble le vocabulaire essentiel en un seul endroit.
Origines : l'Europe du Nord de la fin du 18e siècle
Les premières références solides aux patiences de cartes apparaissent en Europe du Nord — la région baltique, la Scandinavie et les pays germaniques — dans les dernières décennies des années 1700. L'une des premières mentions imprimées provient d'une anthologie de jeux allemande de 1783, Das neue königliche L'Hombre-Spiel, qui comportait une section sur la disposition des cartes en combinaisons solitaires. À la même époque, les jeux de patience apparaissent dans les cercles aristocratiques scandinaves et russes, ce qui explique pourquoi plusieurs dispositions classiques portent encore des noms comme “Solitaire russe.”
De nombreux historiens pensent que le jeu est né de la cartomancie — la divination par les cartes. Les joueurs disposaient une donne et lisaient l'arrangement comme un présage : si les cartes “sortaient,” le vœu serait exaucé. Avec le temps, le cadre divinatoire s'est estompé et le casse-tête lui-même a pris le dessus, mais le langage rituel a survécu. Aujourd'hui encore, on dit qu'une donne “sort” lorsqu'elle est résolue, écho direct de ces racines divinatoires.
De là, le passe-temps s'est rapidement répandu à travers l'Europe au début des années 1800, et la France s'est révélée un terrain particulièrement fertile pour nommer les variantes. Bon nombre d'appellations encore utilisées — “La Belle Lucie,” “La Nivernaise,” “Le Cadran” — portent cet héritage français, rappelant qu'une grande partie du vocabulaire ancien du jeu est continental plutôt qu'anglais.
La légende de Napoléon — et pourquoi c'est probablement un mythe
Aucune histoire sur le Solitaire n'est répétée plus souvent que celle selon laquelle Napoléon Bonaparte aurait passé son exil sur l'île de Sainte-Hélène (1815–1821) à distribuer sans fin des patiences pour tromper les heures vides. C'est une image magnifique, et plusieurs jeux classiques portent son nom — “Napoleon at St. Helena” (aussi connu sous le nom de Forty Thieves), “Napoleon's Square” et “Napoleon's Favorite” parmi eux.
Ici, il convient d'être prudent. Les mémoires détaillés des compagnons de Napoléon à Sainte-Hélène décrivent longuement ses journées — dictée, lecture, échecs, cartes avec d'autres — mais contiennent peu d'éléments confortant l'idée que la patience solitaire aurait été sa grande consolation. Les historiens considèrent généralement ce lien comme une séduisante histoire de marketing du 19e siècle : baptiser un difficile jeu à deux jeux de cartes du nom de l'empereur déchu lui conférait romance et gravité. La légende a presque certainement contribué à populariser le Solitaire en Europe, mais les jeux nommés d'après Napoléon ont plus probablement été baptisés en son honneur que inventés à sa table. Considérez ce récit comme du folklore, non comme un fait avéré.
La codification victorienne : les premiers manuels de règles
Le Solitaire n'est devenu un jeu aux règles fixes et partageables qu'à l'époque victorienne, lorsqu'une vague de manuels en langue anglaise a enfin tout mis par écrit. Auparavant, les dispositions se transmettaient de bouche à oreille et variaient d'un foyer à l'autre. Les titres marquants incluent :
- 1870 : Illustrated Games of Patience de Lady Adelaide Cadogan, largement considéré comme le premier livre de patience en langue anglaise. Réimprimé pendant des décennies, il a établi le modèle du genre.
- Années 1880 : Dick's Games of Patience, publié aux États-Unis, signalant l'enracinement du passe-temps en Amérique.
- Années 1890 : les ouvrages du “Professeur Hoffmann” (le magicien Angelo Lewis) et de Mary Whitmore Jones, qui a catalogué et nommé des dizaines de dispositions, consolidant un vocabulaire commun.
À la fin du siècle, des centaines de variantes documentées existaient. C'est aussi l'époque qui nous a donné les nombreuses variantes de Solitaire que nous jouons encore — les ancêtres du FreeCell, le Spider, le Canfield, et le jeu que la plupart des gens appellent aujourd'hui simplement “Solitaire” : le Klondike.
Le nom Klondike et la Ruée vers l'or
Le Klondike, le jeu à sept colonnes devenu le sens par défaut du mot Solitaire, tire presque certainement son nom de la région du Klondike, au Yukon canadien, et de la Ruée vers l'or de 1896–1899. Le récit populaire veut que les prospecteurs, bloqués par la neige durant de rudes hivers nordiques, aient joué à ce jeu pour combler les longues soirées sombres — et qu'ils en aient rapporté le nom vers le sud à leur retour. Comme pour Napoléon, le lien précis est difficile à prouver à partir de sources primaires, mais la chronologie concorde : le nom du jeu s'est répandu dans l'imprimé durant les années mêmes où la Ruée vers l'or captivait l'imaginaire nord-américain. Pour l'ensemble des règles, notre guide des règles du Klondike Solitaire détaille la mise en place, le déroulement et la stratégie pas à pas.
1990 : Microsoft Windows change tout
Le moment le plus transformateur de l'histoire du Solitaire est survenu le 22 mai 1990, lorsque Microsoft a livré Windows 3.0 avec une version incluse du Klondike. Le jeu a été écrit par Wes Cherry, alors stagiaire, l'illustration des cartes étant conçue par Susan Kare, vétérane du Macintosh. Son objectif officiel était discrètement pratique : apprendre à une génération de nouveaux utilisateurs anxieux l'art inconnu de la souris. Faire glisser une carte d'une pile à l'autre enseignait le cliquer-glisser ; double-cliquer sur une carte pour l'envoyer vers une fondation enseignait le double-clic — le tout enveloppé dans un jeu auquel les gens avaient réellement envie de jouer.
L'impact culturel est difficile à surestimer :
- Il a initié des centaines de millions de personnes à la fois au jeu et à la souris.
- Il est devenu, pendant des années, l'un des logiciels les plus utilisés au monde — et un synonyme de procrastination au bureau, tournant discrètement derrière les tableurs dans les entreprises du monde entier.
- Son animation de victoire aux cartes en cascade est devenue l'un des moments les plus reconnaissables de l'informatique personnelle.
Microsoft a poursuivi en incluant le FreeCell (pleinement intégré à Windows 95), le Spider Solitaire (Windows XP et au-delà), pour finalement les regrouper dans la Microsoft Solitaire Collection (Windows 8, 2012), à laquelle, selon l'entreprise, des dizaines de millions de personnes jouent encore chaque mois.
L'ère du mobile et du web
Lorsque les smartphones sont arrivés, le Solitaire a fait le saut sans effort — son interface de toucher-glisser était pratiquement conçue pour les écrans tactiles. Dès les premiers jours de l'iPhone App Store en 2008, les titres de Solitaire figuraient parmi les jeux les plus téléchargés, et le modèle gratuit financé par la publicité a rapidement produit des applications comptant des centaines de millions d'installations. En ligne, le jeu a trouvé une seconde maison dans le navigateur, où chacun pouvait jouer instantanément sans aucun téléchargement.
Le Solitaire moderne est, en un sens, revenu à ses origines. À mesure que les stores d'applications se remplissaient de jeux de cartes envahis de publicités, une nouvelle vague de sites sur navigateur est revenue à quelque chose de propre et rapide. Les Progressive Web Apps comme Solitaires.gg combinent la commodité d'un site web avec les capacités d'une application native — installables, jouables hors ligne, et libres des contraintes des stores. Au-delà du jeu lui-même, les joueurs explorent de plus en plus son attrait profond, des mathématiques derrière les statistiques et taux de victoire du Solitaire aux bienfaits cognitifs du jeu comme exercice mental quotidien à faible enjeu.
La chronologie du Solitaire en un coup d'œil
| Année | Étape marquante |
|---|---|
| v. 1780 | Patiences de cartes documentées en Europe du Nord ; première mention imprimée en 1783. |
| Début 1800 | Le jeu se répand en Europe ; les noms de variantes françaises s'imposent. |
| 1815–1821 | L'exil de Napoléon à Sainte-Hélène engendre la légende durable (et probablement mythique). |
| 1870 | Lady Cadogan publie le premier livre de patience en langue anglaise. |
| 1896–1899 | Ruée vers l'or du Klondike ; le jeu à sept colonnes tire probablement son nom. |
| 1990 | Microsoft inclut le Solitaire dans Windows 3.0 pour enseigner la souris. |
| 2008 | Le Solitaire arrive sur l'iPhone App Store dès le premier jour. |
| 2012 | La Microsoft Solitaire Collection débute, atteignant plus tard des dizaines de millions de joueurs par mois. |
Questions fréquentes
Quand le Solitaire a-t-il été inventé ?
Il n'y a ni inventeur ni date uniques. Les premières références écrites aux patiences de cartes apparaissent en Europe du Nord à la fin des années 1700, une anthologie allemande de 1783 figurant parmi les premières mentions imprimées. Le jeu existait clairement comme tradition orale auparavant.
Napoléon jouait-il vraiment au Solitaire en exil ?
Probablement pas dans la mesure où la légende le prétend. Plusieurs jeux portent son nom, et l'histoire est charmante, mais les récits contemporains de son exil à Sainte-Hélène offrent peu de preuves solides. Les historiens considèrent généralement le lien avec Napoléon comme du folklore plutôt que comme un fait avéré.
Pourquoi l'appelle-t-on Klondike ?
L'explication la plus largement acceptée rattache le nom à la Ruée vers l'or du Klondike de 1896–1899, au Yukon canadien, où les prospecteurs auraient joué à ce jeu durant les longs hivers. Le nom s'est répandu dans l'imprimé durant ces années mêmes.
Quelle est la différence entre Solitaire et Patience ?
Ils désignent la même famille de jeux de cartes pour un seul joueur. “Solitaire” est le terme courant en Amérique du Nord, tandis que “Patience” est standard au Royaume-Uni et dans une grande partie de l'Europe. Le Klondike est la variante la plus connue sous l'un ou l'autre nom.
Pourquoi Microsoft a-t-il inclus le Solitaire dans Windows ?
Le Solitaire inclus dans Windows (1990) a été conçu en partie comme un tutoriel convivial pour la souris : faire glisser et double-cliquer sur les cartes enseignait aux nouveaux utilisateurs les gestes fondamentaux d'une interface graphique tout en s'amusant avec un jeu familier.
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